Toujours moins de paysans sur les communes de Crans-Montana

Alors que la moitié des agriculteurs de la région de Crans-Montana vont devoir vendre faute d’avoir trouvé un successeur, on peut se réjouir de voir que l’image de la vache d’Hérens se profile de mieux en mieux. Et c’est une bonne chose! Radiographie de la paysannerie, par Claire-Lise Genoud

 

L’avenir des agriculteurs des régions de montagne ne serait pas rose, et la région de Crans-Montana n’y échappe pas. Selon une étude réalisée en 2009 par le Service cantonal de l’agriculture, plus de la moitié des exploitations n’aurait pas de succession assurée. Cette situation préoccupe l’Etat du Valais qui se mobilise pour défendre les acquis et cherche à définir des mesures spécifiques pour favoriser l’installation de nouveaux agriculteurs dans les communes.

Il y a urgence

Ces dix dernières années, soixante exploitations ont cessé leur activité sur le territoire des six communes de Crans-Montana, ce qui représente une diminution de 32,8%. C’est énorme! Cela pourrait s’expliquer par le fait qu’auparavant on exploitait des étables de type familiales, plutôt petites avec trois ou quatre vaches et par une sorte de restructuration. Cette donne ne tient toutefois pas la route lorsqu’on réalise que durant la même période, soit entre 2001 et 2011, on enregistre également une diminution du nombre d’UGB (unités de gros bétail). Presque 10% de moins. C’est un fait, une réalité qui pourrait s’avérer dramatique. Si les vaches se font de plus en plus rares dans nos paysages, c’est tout un patrimoine qui disparaît avec elles. Sans oublier que le glas sonnera alors aussi pour les paysans de chez nous. Déjà dans certaines communes comme Mollens où l’on ne compte plus que deux exploitations (voir tableau page 2) pour trois au début des années 2000. Mais ce n’est de loin pas la pire. Randogne a vu 42% de ses exploitations se fermer et Montana 47%, quasi la moitié. Même Chermignon, la commune la plus riche avec ses 71 exploitations en 2001, n’en recense plus que 49. Seule la commune d’Icogne résiste à cette évolution. En passant de 5 à 7 exploitations, elle a fait un bond à +40%, en revanche, ces têtes de bétail ont suivi pour ainsi dire la même courbe que celle des six communes en baissant de 8%.

Diversifier pour survivre

Jean-Michel Mayor, vice-président d’Icogne et propriétaire de la ferme de Monteiller spécialisée notamment dans l’élevage des poules, est un exemple de ces paysans qui ont réussi. Il a su signer des accords avec des chaînes de grande distribution – on trouve ses œufs chez Manor – mais il a aussi su diversifier ses activités. Avec son fils, il a ainsi mis sur pied une culture de plantes médicinales bio et développé aussi une production de viande de bœuf d’Hérens: «C’est clair, admet-il, en tenant seulement compte de nos coûts de production, nos revenus ne cessent de diminuer. Pour donner un exemple, je viens de tomber sur une facture pour le couteau d’une machine: en 2007, je l’ai payé 19 francs, aujourd’hui j’ai dû donner Fr. 24.50, soit une augmentation qui avoisine les 30%. Et c’est comme cela pour tous nos coûts de production. Sans compter que l’on est toujours plus soumis à des contraintes dans les productions. Je ne dis pas que c’est un mal, c’est un bien, mais cela nous oblige à investir pour pouvoir les respecter.»

Ainsi, la menace qui plane sur l’agriculture de notre région pourrait se résumer à trois facteurs principaux: l’augmentation des coûts de production, le manque de relève lors des successions – Antoine Bonvin de Chermignon, aujourd’hui à la retraite reconnaît avoir dû vendre ses 6-7 vaches «petit à petit», car il n’avait personne pour prendre la relève et ses infrastructures n’étaient plus adaptées, «il y avait juste la lumière et l’eau». Et le troisième facteur sera la vente des terrains agricoles pour la construction. Le couple Ciamparini en est un bel exemple. Ensemble ils ont exploité une ferme avec des cochons à La Combaz (Randogne). Ils avaient plusieurs centaines de bêtes. Les affaires ont bien marché, mais au moment de la retraite, comme ils n’avaient pas de fils pour reprendre l’exploitation, ils ont tout vendu et n’ont gardé que la parcelle où se situe leur maison. Tout le reste a été construit. «C’est devenu un quartier résidentiel», constate Georgette Ciamparini

Race d’Hérens salvatrice

Heureusement, il existe les vaches de la race d’Hérens. Elles pourraient bien sauver l’agriculture de nos montagnes. «On sait, souligne Gérald Dayer, chef du Service cantonal de l’agriculture, que les combats de vaches ont fortement contribué à la survie de la race d’Hérens. Mais on commence seulement à se rendre compte que ces manifestations populaires pourraient être beaucoup mieux valorisées. Au même titre que n’importe quel autre produit issu de l’agriculture, de manière à ce que le producteur puisse tout de même en tirer quelque bénéfice.» Il est vrai que pour «ceux qui ne tiennent que pour la corne», comme on qualifie les passionnés, «détenir quelques têtes de bétail pour les combats ne rapporte pas grand-chose», précise Jean-Michel Mayor. Marius Robyr de Chermignon (qui a longtemps enseigné au cycle d’orientation à Crans-Montana), approuve. Depuis qu’il est à la retraite, il a repris avec son fils Stéphane, directeur de l’Ecole suisse de ski de Crans, la ferme des Briesses qui appartenait à Claude Barras. «Ce n’est pas une nouvelle activité professionnelle, explique-t-il. Je ne suis pas devenu pour autant un paysan. Mais j’adore les reines. Je les ai toujours aimées. Déjà mon père était un amateur de reines. Avec mon fils, on a attrapé le virus, alors je vais lui donner un coup de main le soir. Et puis je vais aider aux foins en été. J’adore ça.» Quant à Raphaël Mudry, un jeune homme qui est devenu paysan à Mollens par passion, il reconnaît, lui aussi, qu’il a craqué pour la race d’Hérens depuis tout petit, mais sa vie, il la gagne avec les veaux qu’il élève pour leur viande, pas avec ses reines. D’autant qu’il faut placer les bêtes à l’alpage pour qu’elles soient en forme pour les combats et que cela coûte de l’argent.

Diversifier: indispensable!

Bien conscient de cette réalité, à Sion, Gérald Dayer cherche des solutions: «Je pense que ce serait vraiment une bonne chose si l’image des combat de reines attachée à la race d’Hérens permettait de mieux vendre son lait, son fromage et sa viande.» Dans cette optique, les paysans se mobilisent. Pascal Cordonier à Lens, l’un des trop rares producteurs de lait des six communes, a offert le 17 mars dernier avec le Syndicat d’élevage de la race d’Hérens de Lens-Icogne, une raclette à la population, histoire de permettre à tout le monde d’assister à la taxation des jeunes bêtes par des professionnels. Comme la plupart des paysans de la région et malgré sa grande exploitation – plus d’une centaine de têtes de bétail – il a dû diversifier ses activités, il ouvre lui aussi les routes de sa commune en hiver avec ses tracteurs munis de lame et tient une pension pour une vingtaine de chevaux. Un de ses fils devrait commencer la formation de fromager l’année prochaine pour mieux valoriser son lait qu’il «coule» à la centrale laitière de Sierre au prix de 58 ct. le litre. «En 1987, on vendait notre lait Fr. 1.06 le litre, constate-t-il, mais depuis il est redescendu au prix de 1950!»

Conséquences paysagères

C’est une réalité, si les paysans disparaissent de Crans-Montana, il y aura aussi de graves conséquences sur le paysage. Pierre-Louis Mudry de Montana-Village s’en est préoccupé il y a déjà des années. Avec des copains, il s’est mis à défricher des champs en y faisant paître du bétail: «Les gens étaient heureux de voir que l’on s’occupait de leurs prairies. Certaines étaient devenues de véritables champs de broussailles, avec des risques d’incendie.» Devenu agriculteur de montagne à 53 ans après avoir été dessinateur-architecte, il avoue avoir fait le pas parce qu’il est «un mordu des vaches» mais aussi parce qu’il «aime cette vie-là, l’indépendance qu’elle offre». Pour subvenir aux besoins de sa famille, il cultive des céréales bio et possède avec sa femme quelques têtes de bétail, de la race des brunes, celles qui produisent du lait. Sa fille s’est formée en fromages et en assure la production. L’hiver, il travaille aux remontées mécaniques et, d’avril à juin, il continue à faire pâturer 70 à 80 génisses qui viennent d’un peu partout.

Pour assurer leur avenir, les paysans de la région de Crans-Montana vont sans doute devoir se tourner toujours plus vers la production de viande et la fabrication de fromages. Un virage que plusieurs d’entre eux ont déjà pris. Reste l’image véhiculée par la race d’Hérens. «Le marché existe, assure Gérald Dayer, les volumes de production de viande liée à cette filière augmentent chaque année. Cela va prendre encore du temps, mais je reste confiant.»

Réforme des paiements directs:
la race d’Hérens risque d’en pâtir!

Parce qu’ils participent à l’entretien du paysage, les paysans qui font paître des animaux en montagne bénéficient de paiements directs versés par la Confédération. Mais cette donne risque de changer en 2014 avec l’entrée en vigueur de la Nouvelle Politique agricole. «Il y aura des restrictions plus fortes notamment en matière de formation, explique Gérald Dayer du Service cantonal de l’agriculture. Et ce sont des paysans comme ceux de la région de Crans-Montana qui possèdent des vaches d’Hérens sans avoir obtenu un CFC d’agriculteur parce qu’il ne s’agit pour eux que d’une activité accessoire qui vont être le plus touchés.» Seuls les nouveaux exploitants seront concernés mais Gérald Dayer juge que cette réforme va à l’encontre du besoin de faire venir dans le métier de nouveaux agriculteurs. D’autant qu’il est aussi question d’exclure des paiements directs les zones à bâtir. «Ce serait catastrophique pour la race d’Hérens qui risque d’en pâtir directement», insiste le chef de service. Cette réforme sera soumise au Parlement dès le mois de juin. A suivre.

Par Claire-Lise Genoud