Mégas projets touristiques à Verbier, Haute-Nendaz et Crans-Montana

Planches de salut ou autogoals? se demande notre collègue Geneviève Zuber dans un article paru cette semaine dans Hôtel+Tourisme Revue, l’hebdomadaire d’hotelleriesuisse.

Planches de salut ou autogoals? se demande notre collègue Geneviève Zuber dans un article paru cette semaine dans Hôtel+Tourisme Revue, l’hebdomadaire d’hotelleriesuisse.

Quatre mégas projets touristiques, représentant en tout une dizaine de milliers de lits, sont en gestation ou en cours dans le Valais romand. Suscitant des réactions contrastées, ce modèle de développement pose de nombreuses questions.

A Verbier, à Haute-Nendaz, à Anzère et à Aminona (près de Crans-Montana), de nouveaux quartiers voire des hameaux entiers devraient sortir de terre d’ici 2010.

Le projet de Haute-Nendaz est le plus avancé. Un premier immeuble de 36 appartements sera achevé pour Noël. Ce projet de 1800 lits en tout est porté par un partenariat franco-suisse: Genco pour le financement et la construction, et les Français de Transmontagne pour l’exploitation.

Aux Mayens de Bruson, près de Verbier, c’est le groupe Canadien Intrawest qui veut créer de toute pièce un nouveau village de 2000 lits (300 chalets). Investissement prévu: 250 millions de francs. Le dossier fait actuellement l’objet d’un recours du WWF-Valais.

A Anzère, le groupe français Mauron envisage de construire 1500 lits. Une première étape, soit 750 lits, pourrait être réalisée en 2007.

Et c’est à Aminona que le plus grand de ces ensembles pourrait sortir de terre: 3000 à 5000 lits dans un chapelet de chalets (photo) répartis sur 65’000 m2. Les tractations sont en cours pour trouver le groupe partenaire.

   *      Des logements de vacances rentables

Ces différents projets immobiliers ont tous plus ou moins le même profil à forte dominante parahôtelière, avec des lits d’hôtel si possible. Les investisseurs sont étrangers pour la plupart; ces grands groupes spécialisés dans la réalisation et la gestion de villages touristiques possèdent les fonds, l’expérience et les moyens marketing que les indigènes n’ont pas. Mais tous visent un même objectif: des lits touristiques rentables, occupés au maximum. Autrement dit, des lits banalisés, comme les appellent les Français, ces fameux lits chauds trop rares en Valais, confronté au lancinant problème des volets clos.

Ces projets immobiliers suscitent donc un grand espoir dans les milieux touristiques, mais également bien des questions. Pour rentabiliser ces lits, ces compagnies ont leur recette. Les appartements sont vendus à des acquéreurs, mais sous réserve qu’ils soient mis en location à des tiers pendant une certaine partie du temps. A charge de la compagnie de gérer les locations. En contrepartie, les propriétaires bénéficient d’un rendement de l’ordre de 3,5 à 4,5%.

   *      Des risques de lits froids à long terme

Mais jusqu’à quel point cette formule garantit-elle des lits chauds? Selon Pietro Beritelli, prof. d’économie touristique à l’Université de St-Gall, ce modèle peut avoir du succès, mais à certaines conditions.

Pour attirer les clients, ces ressorts doivent se démarquer par la qualité et l’éventail des prestations proposées: services hôteliers (petits-déjeuners, blanchisserie, réception, etc.), commerces, restaurants, des animations.

Si ces conditions sont remplies, ce type de lits devrait effectivement être rentable au cours des cinq à dix voire quinze premières années. Mais comme le contrat obligeant les propriétaires à louer leur bien une partie de l’année est en principe limité dans le temps (pendant les douze à quinze ans premières années par exemple), rien ne garantit le développement durable de ce modèle.

   «En effet, la situation psychologique, économique et familiale des propriétaires peut évoluer dans le temps, explique le prof. Beritelli. Certains ne voudront plus louer, tous ne mettront pas le même soin à entretenir leur bien, à procéder aux rénovations nécessaires. Conséquence: à moyen terme, l'ensemble risque de devenir hétérogène et ce sera difficile dans ces conditions d'assurer le marketing. Et au final, il y a des risques de se retrouver avec de nouveaux ensembles de lits froids.»

Toute la difficulté consiste donc à penser à long terme, pour ne pas refiler la patate chaude, ou froide plutôt, à la génération suivante.

   *      «Une question de survie»

Président de Mollens, Stéphane Pont préfère considérer le verre à moitié plein:

   «La concession de la télécabine d'Aminona arrive à terme en 2012. Sans clients supplémentaires, CMA, la société propriétaire, pourrait renoncer à la faire renouveler.»

Dans le cadre du moratoire d’un an décidé sur les constructions immobilières, Crans-Montana-Aminona réfléchit à son avenir à long terme, assure St. Pont. Mais dans l’immédiat, le projet d’Aminona constitue une planche de salut.

Même langage chez Georgy Bétrisey, président d’Ayent:

   «Notre projet, à Anzère, est une question de survie. Si nous avons une garantie de 12 à 15 ans, c'est déjà énorme! Prenons exemple sur nos ancêtres qui ont fait les barrages, et allons de l'avant!»

Pour tous ces projets, une part essentielle de la problématique est là: nourrir les remontées mécaniques car c’est sur elles principalement que repose l’avenir de ces stations axées sur la saison d’hiver surtout.

   *      «Une mer de chalets dégradant le paysage»

Mais pour la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage (FP), il s’agit tout simplement d’un autogoal, et ce, non seulement à cause du risque économique à long terme évoqué plus haut. Tous les sondages le montrent en effet, les touristes recherchent d’abord et avant tout des sites et des paysages de qualité.

Or, si les responsables communaux interrogés trouvent ces projets esthétiques, Raimund Rodewald, directeur de la FP n’y voit qu’une forme de bétonnage «exorbitant», rien d’autre.

   «Des mers de chalets, des Heidiland des Alpes, avec des embouteillages et du bruit.Une fuite en avant que l'Arc alpin devrait refuser.»

D’autres questions se posent également: quatre projets susceptibles d’arriver à peu près en même temps sur le marché, n’est-ce pas trop pour le Valais romand? D’autre part, outre la concurrence qu’ils pourraient se faire entre eux, tous ces nouveaux lits ne vont-ils pas concurrencer ceux déjà existants et refroidir ainsi d’avantage encore le parc déjà construit? On le voit, ces mégas projets n’ont pas fini de nourrir le débat.

*********************************** Deux questions à Jean-Michel Cina

Conseiller d’Etat valaisan, en charge de l’économie, J.-M. Cina se dit a priori plutôt confiant dans ces projets, sur les plans économique et environnemental.

   Le Haut-Valais a un développement plus doux, sans mégas projets de ce genre. Qu'est-ce qui est mieux?    «A chaque commune de choisir la stratégie touristique qui lui convient le mieux. Le canton doit respecter cette autonomie, tout en empêchant tout de même des stratégies suicidaires!»
   Le contingentement très limité de vente aux étrangers, un frein à ces projets?    «C'est effectivement un grand défi. Le canton réfléchit à des solutions, comme accorder de préférence des autorisations aux projets avec obligation de louer. Mais nous ne pouvons contourner la Lex Koller.»

Merci à Geneviève Zuber de nous avoir autorisés à publier ici son article. http://www.htr.ch/